Intérêts locaux contre intérêts nationaux: l’exemple suédois

Quand la Suède remet en question son veto communal, la Suisse se prépare à voter sur le sien avec l’initiative pour la protection des communes.

La démocratie locale est un pilier de notre système politique. Lorsqu’un projet modifie durablement un paysage ou touche directement le quotidien d’une population, il paraît naturel que les personnes concernées puissent se prononcer. C’est précisément sur cet argument que s’appuie l’initiative populaire «Protection des communes», qui demande que les projets éoliens de plus de 30 mètres soient soumis à l’approbation de la commune d’implantation ainsi que des communes voisines particulièrement concernées.

À première vue, la proposition semble relever du bon sens. Pourtant, elle soulève une question bien plus vaste: comment concilier démocratie locale et besoins énergétiques nationaux ?

La Suisse face à une question que la Suède se pose déjà

Cette interrogation n’est pas propre à notre pays. En avril dernier, Isaac Griberg, communicant suédois établi en Suisse romande, a publié une tribune dans laquelle il s’interroge sur le maintien du veto communal en vigueur en Suède. Isaac Griberg suit actuellement une formation à l’éolien auprès de l’Université d’Uppsala.

👆 Une éolienne à côté d’une raffinerie de pétrole près de Bohus-Malmön, en Suède (photo: Isaac Griberg)

Le constat qu’il dresse est préoccupant. Alors que 74% de la population suédoise soutient l’énergie éolienne, 90% des projets éoliens terrestres proposés en 2025 ont été bloqués par des décisions communales. Selon Griberg, ce mécanisme crée une telle incertitude qu’il décourage les investissements et freine le développement de nouvelles capacités de production.

La Suède se retrouve ainsi confrontée à une question délicate: jusqu’où faut-il laisser une décision locale bloquer des infrastructures considérées comme stratégiques pour l’ensemble du pays?

Cette question pourrait donc bientôt se poser en Suisse aussi, avec l’initiative sur la protection des communes. Nous voterons probablement en 2028.

Les grandes organisations environnementales disent non

Au début du mois de juin, une annonce a créé la surprise. On pourrait s’attendre à ce que les grandes organisations de protection de la nature soutiennent une initiative qui rendrait plus difficile la construction de nouvelles éoliennes. Or c’est l’inverse qui se produit.

WWF Suisse, Pro Natura, BirdLife Suisse, Greenpeace Suisse, l’Association transports et environnement (ATE) ou encore la Fondation suisse de l’énergie (SES) ont en effet annoncé leur opposition aux initiatives «Protection des communes» et «Protection des forêts».

Leur position traduit une évolution importante du débat. Pendant longtemps, les discussions autour de l’éolien étaient souvent présentées comme un affrontement entre production d’énergie renouvelable et protection de la nature. Aujourd’hui, de nombreuses organisations environnementales considèrent au contraire que la transition énergétique constitue elle-même un enjeu majeur de protection du climat et des écosystèmes.

La question n’est donc plus seulement de savoir s’il faut protéger la nature, mais comment arbitrer entre plusieurs intérêts collectifs légitimes.

👆 L’éolienne Adonis près de Charrat, en Valais (Photo: RhonEole / Georges Delaloye)

Le débat porte-t-il vraiment sur la démocratie?

C’est une vraie question. Les initiants mettent en avant la défense des communes et le renforcement de la démocratie locale. Pourtant, les effets concrets de leur proposition concernent essentiellement le développement de l’énergie éolienne.

Les opposants à l’initiative soulignent notamment qu’une seule commune pourrait faire échouer un projet soutenu par plusieurs autres collectivités et considéré comme étant d’intérêt national. Ils relèvent également que la majorité des votations communales déjà organisées sur des projets éoliens se sont soldées par une approbation: 32 votes favorables sur 40 consultations recensées.

Cela conduit à une interrogation légitime: s’agit-il d’une initiative destinée à renforcer la démocratie locale ou d’un nouvel outil visant à compliquer le développement de l’éolien?

Chacun apportera sa propre réponse. Mais une chose est certaine: derrière la question institutionnelle se joue un débat énergétique majeur.

Un mouvement plus large

Lors des dernières Rencontres romandes de l’éolien, le directeur de Suisse Eole, Lionel Perret, relevait lui aussi l’apparition de nouvelles initiatives centrées sur la protection des paysages, des communes ou des forêts. Ces initiatives sont portées par des financements importants.

👆 Lionel Perret, directeur de Suisse Eole, lors des Rencontres romandes de l’éolien 2026 (Photo: Thierry Porchet)

Selon lui, ces démarches s’inscrivent dans une tendance plus large observée dans plusieurs pays: la multiplication des obstacles au développement des énergies renouvelables, avec le soutien d’acteurs ayant des intérêts dans les énergies fossiles. Les arguments mobilisés varient d’un contexte à l’autre: paysage, biodiversité, procédures démocratiques ou protection du patrimoine. Mais ils visent toujours le même résultat: ralentir ou empêcher la réalisation de nouveaux projets.

L’exemple suédois montre que cette dynamique peut finir par produire des conséquences très concrètes sur la capacité d’un pays à développer sa production d’électricité.

Une question de choix collectif

Bien sûr, il faut savoir qui décide. Mais la véritable question, c’est de décider quelle capacité d’action la Suisse souhaite se donner pour développer les infrastructures nécessaires à son approvisionnement énergétique futur. Dans un contexte d’électrification croissante des usages, de recherche d’indépendance énergétique et de lutte contre le changement climatique, ce débat dépasse largement le seul cadre de l’éolien.

La Suisse veut-elle faciliter ou compliquer le développement des énergies renouvelables? Au fond, c’est ça que les citoyennes et citoyens devront décider lorsque cette initiative arrivera devant le peuple. Rendez-vous en 2028.


Sources

📷 Photo de couverture: Isaac Griberg

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